Hermione
27/12/2007 20:39 par rikem
L’histoire se déroule dans une jolie fermette à l’intérieur de laquelle habitent plusieurs familles d’animaux. La famille Porcinet composée de Monsieur Cochon, Madame Truie, et leurs cinq petits porcelets demeurent dans la porcherie. La famille Pull-Over composée de Monsieur Mouton, Madame Brebis et leur fils Agneau vivent dans la bergerie. La famille Crotin composée de Monsieur Bouc, Madame Chèvre et leur fils Chevreau séjournent dans la chèvrerie La famille Manade composée de Monsieur Taureau, Madame Vache, et leur petit veau demeurent dans l’étable. La famille Jeannot composée de Monsieur Lapin, Madame Lapine et leurs nombreux petits lapereaux séjournent dans un clapier. La famille Martin composée de Monsieur Ane, Madame Anesse et leur petit ânon demeurent dans l’asinerie La famille Tiercé composée de Monsieur Cheval, Madame Jument, et leur fils Poulain habitent dans l’écurie. La famille Casse-grain avec Monsieur Coq, Madame Poule et leurs nombreux poussins vivent dans le poulailler situé à l’intérieur de la basse-cour avec quelques dindons et oies. Et enfin la famille Magret composée de Monsieur Canard, Madame Cane et leurs trois canetons résident près d’une mare proche de la basse-cour. Les jours s’écoulent paisiblement dans cette jolie fermette dans laquelle tout le monde tient scrupuleusement son rôle. Chacun est très heureux de sa petite famille et c’est particulièrement le cas de Monsieur Magret. Il aime se baigner dans sa mare et prend plaisir à se dandiner. Il est estimé par ses voisins comme étant de très bon conseil et cela le remplit de fierté. Lors d’une assemblée générale présidée par Monsieur Tiercé. Monsieur Magret le trésorier fit remarquer que les abords de la porcherie de la famille Porcinet laissaient à désirer. Il ajouta : « Il convient que chacun s’occupe de nettoyer sa parcelle afin de conserver à la ferme un bon aspect général. Il serait dommage que nous nous retrouvions dans l’obligation de payer quelqu’un pour qu’il pallie aux négligences de certains membres de la communauté. » Ce à quoi Monsieur Porcinet qui avait fort mauvais caractère rétorqua qu’il ne comprenait pas qu’il se plaigne. Il prit ses grands airs et s’exclama : « Monsieur Magret, tout le monde reconnaît vos capacités à gérer le domaine et nous vous en sommes gré. Cependant si les abords de ma porcherie vous déplaisent vous n’avez qu’à pas y mettre les pieds ou plutôt devrais-je dire vos deux pattes. Vos remarques me déplaisent. Je les trouve d’autant plus injustifiée que vous n’avez que deux pattes. Aussi si vous vous salissez. Vous n’avez qu’à les tremper dans votre mare. Si c’était Monsieur Pull-Over qui se plaignait, je comprendrais puisqu’il est pourvu de quatre pattes cela est plus long à nettoyer. » Sur quoi on mit fin à la réunion. Chacun partit de son côté, commentant le vif échange qui avait eu lieu entre Monsieur Magret et Monsieur Porcinet. L’un pensait que l’un avait raison, l’autre que c’était l’autre. Cette histoire divisait la fermette. Mais tous trouvaient que l’argument de Monsieur Porcinet était bon. Un canard n’a que deux pattes, il se salit donc deux fois moins. Monsieur Magret était contrarié. Et il était surtout fâché qu’on ose l’attaquer sur son physique. Personne ne l’avait défendu. Il aurait aimé obtenir du soutien au moins de la part des autres volatiles. Il alla donc rendre visite à Monsieur Casse-grain. Mais au lieu de le soutenir, ce dernier en rajouta : « Il est vrai Monsieur Magret que nous nous tenons tous deux sur deux pattes, mais je crains qu’il n’y ait rien pour autant de comparable. Mes pattes sont fines, mes cuisses musclées et mes ailes équilibrent harmonieusement ma silhouette. Tandis que vos vilaines pattes palmées vous donnent une allure bancale. Mon pauvre ami, je vous plains. » Monsieur Canard avait du mal à croire ce qu’il entendait. Il semblait que tout le monde avait oublié le commencement du débat. Il ne s’agissait pas de critiquer ses pattes mais de faire ramasser à Monsieur Porcinet toutes les cochonneries que sa famille laissait traîner. Il retourna chez lui de très mauvaise humeur. Madame Magret ne parvint pas à le calmer. Il voulait prouver à Monsieur Porcinet et à tous les autres, qu’il n’était pas canard à se laisser marcher sur les pattes. Pendant plusieurs jours, il chercha comment prouver à ce beau monde qu’il avait raison, sans succès. Il se désespérait et refusait désormais de sortir avec le reste de sa famille. Cette situation aurait pu durer encore longtemps, si Monsieur Crotin n’était pas venu le trouver. « Bien le bonjour, Monsieur Magret, on ne voit plus guère ces derniers temps. » Ce à quoi Monsieur Magret répondit qu’il n’avait pas le cœur à la promenade. « Foi de Canard » ajouta-t-il « je trouverais un moyen de prouver à tous que Monsieur Porcinet est un malotru. » Monsieur Crotin lui recommanda de laisser sa colère de côté et de reprendre sa vie normale. Monsieur Magret suivit les conseils de son sage ami et dès le lendemain, il reprit son petit tour de ferme. Tous les animaux le saluaient, heureux que cette sombre histoire de pattes et de porcherie soit mise de côté. Seul Monsieur Porcinet ne le salua pas. Lorsque Monsieur Magret passa devant chez lui, il prit grand soin de faire un écart pour ne pas se salir les pattes. Les alentours de la porcherie étaient de plus en plus sales. Madame Jeannot était tombée une fois en glissant sur une pelure de pommes de terre. Le coin devenait dangereux. On entendait de plus en plus souvent Monsieur et Madame Porcinet se disputer. Cette dernière lui reprochait de ne pas ramasser ses affaires, ce dernier lui disait qu’elle n’avait qu’à le faire. Monsieur Porcinet se montrait de plus en plus désagréable. Les animaux évitaient désormais de lui rendre visite, non seulement il était sale mais en plus il se mettait en colère. Monsieur Magret n’était pas ravi de la tournure que prenait les évènements. Il ne souhaitait pas plus que les animaux rejettent la famille Porcinet que la sienne. Monsieur Casse-grain cancanait à longueur de journée. Juché sur ses hautes pattes, il allait raconter à qui voulait bien l’entendre le contenu des disputes du couple Porcinet. C'est d'ailleurs à ce moment là qu'il décida de créer le journal de la fermette. Un matin, on vit Monsieur Porcinet frapper très inquiet à la porte de la bergerie. Il cherchait Madame Porcinet. Elle avait disparu avec les petits porcelets. En fait, après une dispute, elle lui avait dit qu’elle allait faire un tour et elle n’était pas réapparue. Il l’avait attendu toute la nuit, mais maintenant que le jour était levé, il s’inquiétait. Monsieur Pull-over lui certifia qu’il ne l’avait pas vu. Monsieur Porcinet se résolut à faire le tour de la fermette. Mais avant même qu’il n’arrive à la mare de Monsieur Magret, ce dernier avait déjà été averti par Monsieur Casse-grain qui comme à son habitude prêchait la bonne parole à qui voulait bien l’entendre. Monsieur Magret était ravi que Monsieur Porcinet soit venu le voir malgré leur différend. Il en profita pour régler rapidement ses comptes et ajouta : « Monsieur Porcinet, vous connaissez mon goût prononcé pour les enquêtes. J’ai toujours rêvé d’être policier comme le célèbre commissaire Navarin, Mouton réputé par delà la contrée. Je ne suis peut-être qu’un canard à deux pattes, mais si vous me faites confiance, je vous promets de vous ramener Madame Porcinet dans les 24 heures. » Monsieur Porcinet était bien ennuyé de devoir lui faire confiance, mais il n’avait pas le choix. Il n’avait aucune idée de l’endroit où pouvait se trouver sa femme. Il ne lui connaissait aucune famille et personne ne l’avait vu depuis hier matin. « Je veux bien de votre aide Commissaire Magret lui dit-il sur un ton respectueux. -Très bien lui répondit Monsieur Magret. Je vais me mettre au travail tout de suite. J’ai juste besoin de deux ou trois renseignements. Avez-vous une idée de pourquoi Madame Porcinet est partie ? -Pas la moindre lui répondit Monsieur Porcinet qui ne voulait pas avouer qu’ils s’étaient une fois de plus disputés. Connaissez-vous de la famille ou des amis à votre femme ? Non lui répondit Monsieur Porcinet qui ne s’était jamais inquiété que de lui-même. Ce sera tout pour le moment lui répondit Monsieur Magret, retournez chez vous au cas où elle reviendrait. Je passerai dans la journée pour vous tenir au courant du déroulement de mon enquête. Monsieur Porcinet était très impressionné. Monsieur Canard avait l’air de savoir de quoi il parlait. Monsieur Magret courut chercher son calepin, son stylo et sa loupe pour débuter son enquête. Sa femme lui souhaita bon courage et il partit faire le tour de la fermette pour interroger les résidents. La plupart n’étaient au courant de rien. Pourtant il réussit à glaner quelques précieux renseignements qu’il s’empressa de noter sur son bloc-notes. Madame Manade avait fait sa lessive avec Madame Porcinet pour la première fois la veille. Elle s’était étonnée de la voir prendre temps de soin à laver son linge comme ci elle allait partir en voyage. Monsieur Martin lui avoua que Madame Porcinet était venue lui emprunter une valise. Monsieur Tiercé lui apprit qu’il avait aperçu Madame Porcinet partir vers le nord. Après avoir entendu tous les habitants de la fermette, Monsieur Magret était convaincu d’une chose, Madame Porcinet avait prémédité son acte. Il sortit de la ferme et observa le sol avec sa loupe. Il reconnut les traces de pas de Madame Porcinet et de ses petits porcelets. Monsieur Tiercé avait vu juste. Monsieur Magret devinait que Madame Porcinet avait été rejoint quelqu’un, il restait à savoir qui. Il décida de gagner du temps en allant voir Maître Corbeau, son indicateur de toujours. Ce dernier était percher sur son arbre comme à son habitude. « Bien le bonjour Monsieur Corbeau lui cria-t-il » « Salut Magret lui répondit Monsieur Corbeau. Qu’est-ce qui me vaut ta visite ? » « J’ai besoin de tes services. Toi qui est au courant de tout ce qu’il se passe dans la région. Sais-tu si Madame Porcinet à de la famille ou des amis vers le nord ? -Attends voir que je réfléchisse lui répondit le corbeau. Ah! oui, maintenant que tu me le dis. A quelques cents coups d’ailes d’ici se trouve la ferme des Mathurins. Il me semble qu’il y habite Madame Jambonneau, sœur de lait de Madame Porcinet. -Je te remercie beaucoup pour ton aide lui répliqua Monsieur Magret. -A charge de revanche mon vieux, tu me dois un fromage répondit le Corbeau. » Magret était satisfait parce qu’il venait d’entendre. La situation n’avait a priori rien de compliqué. Madame Porcinet était partie quelques jours pour se reposer des turpitudes de la vie quotidienne. Il s’assit quelques instants au pied d’un arbre. Il se mit à mâchonner une brindille en rassemblant ses idées. Il se demanda s’il devait tout de suite allait expliquer la situation à Monsieur Porcinet ou s’il devait le laisser mariner quelques temps supplémentaires. Il finit par se décider à aller raconter à Monsieur Porcinet ce qu’il avait appris. Il trouva ce dernier en plein ménage. Il avait compris que sa femme était partie parce qu’elle ne supportait plus de vivre dans une porcherie aussi sale. On pouvait à peine marcher tellement il y avait de détritus sur le sol. Lorsqu’il aperçut Monsieur Magret il courut à sa rencontre. Il était très fier de ce qu’il avait découvert. Il raconta tout à Monsieur Porcinet qui, quoique rassuré était tout de même un peu en colère qu’elle ait pu partir sans lui laisser un mot. Il s’était imaginé le pire, y compris que le loup ait pu revenir comme au temps où il vivait avec ses deux frères. Monsieur Magret le calma et lui proposa d’aller parlementer avec Madame Porcinet pour qu’elle revienne dès ce soir. Monsieur Porcinet accepta avec grande joie son aide. Quelques coups d’ailes plus tard, Monsieur Magret frappa à la porte de la maison de Madame Jambonneau. C’est Madame Porcinet qui lui ouvrit. Elle fut étonnée de le trouver là. « Çà alors, Monsieur Magret ! Mais que faites-vous là ? Lui demanda-t’elle. Je suis en mission lui rétorqua Monsieur Magret. Je suis venue vous chercher. » Madame Porcinet voulut lui fermer la porte au nez mais Monsieur Magret l’en empêcha en bloquant la porte avec sa patte. Vous devez m’entendre avant de vous décider Madame Porcinet. Sachez que votre époux est désolé de la situation. Je l’ai trouvé tout à l’heure en plein ménage. Il regrette son attitude des derniers jours. Il s’est beaucoup inquiété pour vous. » Madame Porcinet était très fâchée, mais l’un des petits porcelets vint pour la convaincre de rentrer. « Maman, il faut que tu pardonnes à papa. Je veux dormir dans mon lit ce soir. » Les autres vinrent les rejoindre et Madame Porcinet n’eut pas d’autre choix que d’accepter de rentrer. Elle embrassa Madame Jambonneau et suivit Monsieur Magret, très fier de mener à bien son enquête. De retour à la ferme, ils furent chaleureusement applaudis. Monsieur Porcinet attendait devant sa porcherie rutilante. Il avait passé la journée à tout briqué. Lui-même s’était lavé. Il accueillit son épouse avec un mot d’excuse et un bouquet de fleurs de pommes de terre. Enfin il remercia Monsieur Magret en lui demandant ce qu’il lui devait pour le dédommagement. Monsieur Magret lui répondit qu’il ne demandait qu’une chose, qu’il lui fasse des excuses publiques pour son attitude lors de l’assemblée générale. Monsieur Porcinet voulut se mettre en colère, mais à la vue de son épouse il accepta bon gré mal gré. Le mois suivant quant eut lieu la nouvelle assemblée générale. Monsieur Porcinet prononça un court discours : Je tiens à remercier Monsieur Magret pour sa précieuse aide lors du départ de ma femme. J’en profite pour m’excuser d’avoir osé me moquer de ses pattes lors de notre dernière réunion. Je lui présente mes excuses. Ce à quoi Monsieur Magret répondit qu’il les acceptait bien volontiers. Pour fêter la réconciliation de toute la ferme, on organisa un grand bal masqué.
Hodélia
Cette histoire est davantage destinée à un public adolescent qu'enfant
Maman semble à son tour ne plus m’entendre, elle regarde fixement la route. C’est monstrueux d’avoir une mère aussi gentille, aussi compréhensive. Mes copines bavent à longueur de journées sur leurs vieux qui ne savent même plus qu’elles existent. Moi, ma mère, c’est une sainte. C’est la réincarnation de Françoise Dolto. Elle a tout lu, elle a tout vu, elle comprend tout…et moi je ne comprends rien. Comment l’amener à concevoir qu’à 13 ans et 7 mois je n’ai besoin que d’une seule chose : De l’air. Il suffit que je ne mange pas un soir pour qu’elle s’inquiète… -Ça ne va pas ma chérie, tu n’as pas faim ? Ou pire encore le menu ne te convient pas ? Tu as besoin de manger à ton âge… Comme-ci elle avait toujours faim, elle ! Avec son 1m 70 et ses 55 kilos…. Elle est belle, courageuse et elle est attentive aux personnes qui l’entourent. Et oui, le pire c’est qu’elle n’est pas seulement gentille avec moi. Elle répond toujours présente pour venir en aide à un voisin ou à une amie. Elle a toujours une phrase à propos. Et pour ses enfants le phénomène est amplifié. Par exemple, elle ne manque jamais d’avoir un petit mot pour mon abruti de frère. Sous prétexte qu’il a 17 ans et qu’il porte des pantalons dans lesquels il pourrait loger une tribu sans qu’aucun des membres ne manque de place, il se croit intelligent. En voulant bien faire, elle ne se rend même pas compte qu’elle le conforte dans cette idée. Il croit être la cellule grise personnifiée. Monsieur Je sais tout, Monsieur cool…Il est horripilant. Mais mon calvaire ne s’arrête pas là, non bien sûr ce serait trop simple. J’ai aussi une petite sœur, il a fallu que mes parents remettent le couvert près de 9 ans après ma naissance. Et voilà comment est arrivé Charline…. Rien que son nom me fait horreur…il est tout sucre, tout miel…Je la déteste. D’ailleurs je déteste tout le monde, y comprit moi, surtout moi…Pourquoi sont-ils tous si gentils ? Je vois déjà la scène de ce soir. Mon père va me demander comment s’est passée ma séance avec un regard débordant de compréhension. Il va jeter un regard complice à ma mère. Quel tableau écrasant ! Au secours ! J’étouffe ! Mes copines vivent toutes dans des familles recomposées. Je suis une espèce en voie de disparition. Une ado qui vit dans une famille dont les parents sont ensemble depuis Mathusalem…le calvaire ! Pas de week-end à la mer avec papa, pas de belle-mère ou de beau-père à faire tourner en bourrique, pas de consoles ou d’ordinateur au pied du sapin, pas de possibilité de chantages... Mes parents s’aiment…c’est affreux ! Et le comble c’est qu’ils sont toujours d’accord…Je me sens coupable. Je dois forcément avoir fait quelque-chose de mal pour me retrouver au sein d’une famille si parfaite…C’est difficile de ne pas avoir le droit à l’erreur. Et depuis ce qui s’est passé, tout le monde est encore plus attentif à moi. C’est bien simple, ils me pompent l’air. Ma mère ne me laisse même plus rentrer seule. Elle m’attend à la sortie du collège, j’ai honte. Et puis tout à toujours l’air de partir de si bons sentiments que ça en devient crispant. Au lieu de me faire des reproches pour mon attitude immature. On me croit traumatisée. Il est certain que le fait de se faire agresser par un homme plus âgé que soit auquel on a eu la bêtise de donner son adresse en chattant sur un site de rencontre, ça peut laisser des traces…mais pas à moi. Et puis il s’est sauvé dès qu’il a vu que Maman était à la maison. Je n’ai plus eu de nouvelles de lui puisque je suis punie d’Internet jusqu’à nouvel ordre. Ils me prennent pour un bébé, je ne suis pas stupide. Je sais où s’arrête le jeu et où commence la réalité. C’est eux qui devraient aller voir une psy…même si ma rencontre était peut être un peu prématurée, il faut qu’ils comprennent que je suis une jeune femme à présent. Je la revois, l’année dernière, lorsqu’elle a compris que j’avais mes règles. Elle avait les larmes aux yeux. Les joues humides elle m’avait embrassée : « Tu es une jeune fille maintenant, tu n’es plus une enfant. » Il suffisait de porter des serviettes périodiques une fois par mois pour ne plus être une enfant…Si j’avais su, je l’aurais fait plus tôt…. Je jubilais, j’exultais…enfin sur le moment. Car en fait, par la suite rien n’a changé. Elle me voit toujours comme son bébé à protéger. Le fait d’avoir une petite sœur ne change rien. Le soir je passe des heures à élaborer des plans pour m’échapper, pour vivre ma vie, ailleurs, loin de cette famille Ingalls…J’hésite même parfois à demander à être placée en pension, mais je finis toujours par renoncer à cette idée. Je refuse de sacrifier mes amis sur l’autel de leur trop plein d’amour. Je crois que le problème c’est que ma mère a du souffrir de ne pas avoir eu d’enfance. C’est vrai, sa mère est morte lorsqu’elle avait 7 ans et son père était un alcoolique notoire qui a succombé à une cirrhose avant que Quentin ne naisse. Quentin c’est mon grand dadet de frère, Einstein si vous préférez, ou plutôt le fils naturel de Voltaire et de Bob Marley. L’esprit des lumières et le souffle épais de la révolte passive. Vaste programme ! Je ne vais tout de même pas faire la psy pour mieux comprendre ma mère. J’ai horreur de ces personnes qui pensent tout connaître sur les gens en les entendant juste parler une poignée de minutes…quelle prétention quand on y pense ! Moi je ne me comprends pas moi-même et elle, elle prétend pouvoir m’aider. Les adultes ne doutent de rien… Enfin voilà le décor de ma vie. Une petite bêtise qui a pris d’hallucinantes proportions, un frère qui passe le bac, une petite sœur qui travaille très bien à l’école et qui dit bonjour, s’il vous plait et merci à tout le monde sans qu’on le lui réclame, un père architecte, une mère décoratrice d’intérieur qui a mis sa carrière professionnelle entre parenthèses pour pouvoir être à la maison pour nous, ses enfants chéris…Et moi, qui veut juste qu’on l’oublie. En un mot, je résume : Le bagne…. Aujourd’hui, c’est ma dernière séance chez la psy. Je me réjouis à cette idée, dernière fois que je fais le trajet collège-psy à pied, dernière fois que maman me demande si je me sens bien après la séance, dernière fois aussi que je râle à ce sujet. A la dernière séance, la psy avait l’air d’être satisfaite. A ce qu’il paraît, je réagis bien à nos rendez-vous. Tant mieux ! Si ça peut m’éviter de les multiplier, je suis preneuse. C’est tout ce qui compte. Le reste, comme dirait l’autre : je m’en badigeonne le nombril avec le pinceau de l’indifférence. Enfin bref, je m’en fous. Je vais enfin avoir mes jeudis soirs de libre. Il était temps que ça se termine cette affaire. Pour la première fois, elle a du retard, et comme par hasard elle choisit ce soir, histoire de me torturer jusqu’au bout. Je bouillonne, ça ne se fait pas de faire attendre les gens. Elle ouvre enfin la porte, un sourire niais sur le visage. C’est inadmissible, j’ai du patienter 10 minutes avant de pouvoir pénétrer dans son maudit bureau. Lorsque j’y pénètre enfin, je sens que quelque-chose n’est pas comme d’habitude mais je fais comme-ci je ne m’apercevais de rien. Inutile qu’elle me décèle une névrose à la dernière séance. Elle a pourtant l’air soucieuse… Cette femme d’ordinaire si calme, semble stressée. Je voudrais pouvoir lui dire qu’il ne faut pas qu’elle s’inquiète, ma mère va lui faire son chèque, mais je n’ose pas. Savoir-vivre oblige. L’argent est une affaire de grandes personnes, enfin en règle générale. Elle me fait asseoir comme à l’accoutumé. Pour la première fois depuis plus de deux mois je la regarde attentivement. Quel âge peut-elle bien avoir ? Elle semble un peu plus jeune que ma mère, elle doit avoir la trentaine. Est-elle mariée ? A-t-elle des enfants ? Je ne sais rien sur elle… J’ai envie de la questionner…ce serait amusant si pour une fois c’est moi qui posais les questions…. Elle n’a pas l’air d’avoir franchement envie de rire. Dommage… Elle me demande ce que j’ai fait de ma journée, mais elle ne semble même pas écouter ma réponse. C’est agréable ! Elle tourne nerveusement son crayon. Je me sens de plus en plus inquiète. J’hésite à lui dire ce que je ressens, qu’elle m’angoisse, mais ça peut se retourner contre moi. Elle n’est pas tout à fait mon amie, je sais qu’elle est du côté de mes parents… Elle a le regard presque vitreux ; je crains qu’elle ne tombe dans les pommes. Il ne manquait plus que cela, ma psy fait une dépression… Elle m’interrompt : « - Ecoute mon petit chat, il faut que je te dise quelque-chose de grave. » Qu’est-ce qui lui prend de m’appeler « mon petit chat » même ma mère a abandonné cette appellation depuis plusieurs années ! Elle m’agace, mais je tends l’oreille. Un nuage passe dans ma tête : C’est le brouillard. Je n’ose rien dire. Elle a l’air de plus en plus bizarre. Je fais ma polie, mais j’ai peur qu’elle ne souhaite rajouter une séance : « - Oui, je vous écoute. » « - Aujourd’hui, il faut que tu sois une grande fille ma chérie. Il s’est passé quelque-chose de grave cet après-midi. » Je sens mon ventre qui me fait mal, mes jambes deviennent du coton. Je redoute le pire. Mais pourquoi faut-il toujours que les grandes personnes enrubannent la moindre phrase ? « - Voilà, ta Maman ne pourra pas venir te chercher ce soir… » A c’est ça, ba c’est pas grave, s’il le faut, je prendrai le bus… Elle reprend : «- Elle est à l’hôpital » Cette fois je réagis, tous ses mystères commencent sérieusement à me contrarier: «- Qu’y a t-il ? Mon père s’est coincé le dos à force de se regarder le nombril ? Mon frère a mal aux neurones ? Ma sœur s’est mordue la langue ? » Je ne sais pas pourquoi je choisis ce moment pour ironiser. Elle n’a vraiment pas l’air de plaisanter. Je me sens stupide. Pourquoi ai-je dit cela ? « -Non, malheureusement il ne s’agit pas d’une plaisanterie. » Ecoute Marion, le mieux c’est que tu en parles avec ton père. « -Pourquoi mon père, que s’est-il passé ? Où est ma mère ? » Je me lève. Je m’agite comme une folle. Je ne parviens pas à me calmer. La pièce danse autour de moi… La psy me saisit par les épaules, je tombe assise par terre et je me mets à sangloter comme un bébé. Je ne sais pas pour quelle raison je réagis avec autant de violences. Elle ne m’a rien dit qui justifie que je me mette dans un état pareil mais je sens qu’il s’est passé quelque-chose de grave. C’est certain. Je le sens au fond de moi et ça me fait mal. J’ai du mal à respirer. Je parviens malgré tout à demander à la psy d’être plus explicite. «- Je préfère que ton père t’explique. Je peux juste te dire qu’il ne devrait pas tarder. Ta maman est dans un coma de type 3, rien n’est perdu. » Papa qui vient me chercher, coma, hôpital. Mais que se passe t-il ? Je sens mon petit monde vaciller…Rien ne va plus…. Mais pourquoi nous ? On n’est pas une famille qui pose problème.. Et pourquoi ne me dit-elle pas ce qu’il s’est passé ? On frappe à la porte, c’est mon père. Il a l’air d’avoir pris 20 ans. Il est blafard. Il est seul. Je ne comprends rien, je veux que maman vienne me chercher. Et puis sans que je comprenne trop comment, je me retrouve assise dans la voiture à côté de mon père. A l’arrière, mon frère semble éteint, ma sœur pleurniche. Mon père a l’air perdu. Malgré cela il prend une profonde respiration, et sans nous regarder il claironne : «- Tout va s’arranger. » Je ne sais toujours pas ce qui doit s’arranger. Je me mets à crier : «- Où est Maman ? » Mon père se met à pleurer. J’avale ma salive, je ferme les yeux, je veux mourir. Je ne sais pas combien de temps s’écoule avant que mon père ne parvienne à articuler une phrase intelligible, mais cela me paraît durer une éternité. «- Les enfants, il va falloir être fort. Maman a avalé beaucoup de médicaments cet après-midi. Elle était très fatiguée, mais ça va aller. Elle va sortir du coma. » Je ne comprends rien à ce qu’il raconte. Qu’est-ce qui a pris à Maman pour qu’elle absorbe tant de cachets, elle qui depuis toujours fait une fixette là-dessus. On est bourré de vitamines tout l’hiver pour éviter d’avoir à en consommer. Je crains malheureusement de comprendre ce que mon père veut nous dire : « -Elle a voulu se suicider, c’est ça ? » Je ne peux pas croire à ce que je viens de dire. Je suis en rage. Comment a-t-elle pu nous faire ça à nous, ses enfants, ses merveilles ? Comment a-t-elle osé ? Je la déteste, je la déteste… Mon frère, toujours aussi pragmatique semble sortir de sa léthargie : «- Quels pronostics font les médecins ? » Mon père lui répond machinalement : «- Ils ne se prononcent pas pour le moment. » Charline pleurniche : «- Je veux voir Maman. » Papa cherche à nous rassurer, mais son discours sonne faux. Il n’y croit pas lui-même. «- Je vais vous emmener la voir. Elle a besoin de sentir la présence de sa famille autour d’elle. » Je refuse, je me mets en colère. Je ne veux pas la voir, plus jamais, elle nous a trahis… Et là pour la première fois de ma vie, je vois mon père se fâcher : « -Tu iras voir ta mère, tu n’as pas le droit de la condamner sans savoir, tu ne sais rien. Personne ne sait. » Je ne sais pas ce qu’il me prend, mais j’ouvre la portière et je pars en courant dans la rue. Je suis enragée, paniquée, je suis perdue. J’entends la voiture de mon père me suivre, il m’ordonne de monter avec eux, mais je refuse. Et puis, je me sens saisi par derrière, mon frère me tient, il me ramène à la voiture, me force à monter. Je les déteste tous. Je les hais. Qu’ils se tuent tous, je m’en moque. J’irais cracher sur leurs tombes… Une fois à l’hôpital, je me sens prise de tremblements de la tête aux pieds. Je me sens piégée. Je ne veux pas être là, on m’oblige…J’ai froid, j’ai chaud, je vais vomir. Mon père marche derrière nous, il ne manque plus que le corbillard devant. Je ne peux pas croire que je suis en train de vivre ce cauchemar. Je veux qu’on me rende ma vie trop tranquille d’avant. Charline n’a pas cessé de pleurnicher, ce qu’elle peut-être agaçante avec ses manières de petite fille modèle. Quentin reste digne. Je n’ai aucune idée de ce qu’ils pensent et je m’en moque. Je ne veux pas voir ma mère, je ne veux plus jamais la voir. C’est une menteuse. Elle nous fait croire que la vie vaut la peine d’être vécue et elle, elle décide de se foutre en l’air. Comme ça, sur un coup de tête. Elle n’avait pas le droit, elle n’a pensé qu’à elle. Foutaises que tous ses discours… Je suis remontée… Papa nous demande de l’attendre un instant. Je le vois tenter de parlementer avec une infirmière, puis avec une seconde. Je crois comprendre que l’on veut nous empêcher de voir notre mère. Tant mieux ! Les mineurs n’ont soi-disant pas leur place en réanimation... Pour qui se prend cette dinde ? Nous ne sommes pas n’importe quels mineurs ! Je veux voir ma mère ! Elle n’a pas le droit de chercher à m’en empêcher. Finalement on nous apporte une sorte de tablier et une charlotte pour rentrer dans la pièce. On a l’air d’être tous déguisés, mais ça ne fait rire personne. Dans la chambre, il règne un silence de mort. On entend juste les bips des machines. Maman semble dormir. Charline se jette sur elle : « -Je t’aime ma maman chérie. » Elle regarde papa : « -Elle a mal ? » Quentin reste en retrait. Je n’aurais jamais pensé qu’il pouvait ressentir des choses. Mon père prend Charline dans ses bras. Et moi pendant ce temps…J’observe. Je suis une caméra, j’enregistre mais je ne réfléchis pas. Une machine. Je ne sais pas ce que je veux, je ne pense plus, je vois et ça m’est déjà insupportable. Dans la voiture, sur le trajet du retour à la maison, personne ne parle. Je n’ai jamais ressenti un tel vide. Ça doit être cela l’angoisse. Papa nous propose d’aller manger quelque-chose dans une pizzeria ou un fast-food, mais contrairement à la liesse qu’aurait d’habitude suscitée une telle proposition, rien ne se passe. Nous n’avons pas faim. Et il me semble entendre la voix de maman me dire : « Tu n’as pas faim, tu es sûre que tu vas bien ? » Je m’effondre en larmes. Je mettais promis de ne pas pleurer devant papa, mais c’est trop dur. Oh! Maman, que s’est-il passé ? Pourquoi as-tu fait cela ? Je te promets que si tu reviens, je ne te parlerai plus jamais mal, je ne chercherai plus à casser ton image de mère et de femme parfaite. Je veux que rien ne se soit passé. Soudain je me sens coupable, et si maman avait fait cela à cause de moi ? Mais oui, c’est indéniablement de ma faute. Je suis insupportable ces derniers temps. C’est à cause de moi. Alors l’espace d’un instant je veux mourir aussi, je veux prendre sa place à l’hôpital. Tout est de ma faute. Je ne travaille pas à l’école, je suis limite anorexique, je fréquente des vauriens…Et puis le coup du gars de 50 ans ça a été la goutte d’eau, qu’est-ce qui m’a pris de me lier d’amitié avec ce type ? Maintenant que j’y repense, il n'était pas clair ce Jean-Yves. Si ça se trouve, il était même dangereux. Elle a fait mine de bien le prendre…mais je suis sûre qu’elle ne s’en est pas remise. C’est pour cette raison qu’elle tenait tant à ce que j’aille voir une psy…. Et puis pourquoi aujourd’hui ? Est-ce parce-que c’était ma dernière séance ? Maman, je ne vaux pas la peine que tu te fasses du mal... C’est horrible, j’aimerais hurler, taper, me mettre à genoux pour lui demander pardon. Je prie Dieu pour qu’il me mette à sa place. Papa gare la voiture devant la maison. Nous sortons comme des zombies. La voisine nous attend. Elle est blanche. Elle se dirige vers Papa. D’après ce que je crois comprendre c’est elle qui a retrouvé Maman et qui a appelé les secours. Je la vois repartir, le dos voûté. Demain, elle aura matière à raconter aux habitants du village. On rentre. Je ne sais pas pourquoi mais nous nous sommes tous dirigés autour de la table de la cuisine. Nous nous sommes assis et nous sommes restés immobiles pendant de longues minutes. Puis Papa a essayé de nous convaincre que tout allait redevenir comme avant. Et que ce n’était de la faute de personne. Mais à cet instant précis, nous savions tous que plus rien ne serait jamais plus comme avant, plus jamais. Lorsque je me suis retrouvée dans mon lit, je me suis tournée dans tous les sens. J'étais allée chiper une chemise de nuit à Maman, j’avais l’impression qu’elle était prêt de moi. J’ai beau chercher, je ne parviens pas à expliquer son geste désespéré et ça me torture au plus haut point. Ma petite maman chérie, dis-moi que tu ne t’es pas fait de mal à cause de moi. S’il te plait. Je me sens responsable de son geste. Et puis par moment, je la déteste. Elle n’a pensé qu’à elle. Elle est lâche et égoïste. Je voudrais pouvoir lui dire qu’elle n’avait pas le droit. Papa est entré dans ma chambre. Apparemment je parle à voix haute. Il s’assit sur le bord du lit. Il me regarde sans me regarder : «- Marion, tu es grande maintenant. Il faut que tu sois forte. Surtout n’en veux pas à ta mère pour ce qu’elle a fait. Ce n’est pas contre nous. Je te souhaite une bonne nuit. » Il a prononcé cette phrase sans même penser à reprendre sa respiration. Il a du l’écrire, l’apprendre par cœur et la réciter auprès de Quentin, Charline et pour finir de moi. Pour la première fois depuis bien longtemps je me sens proche de mon frère et de ma sœur. Ils sont ma famille et je les aime. C’est tout de même incroyable de devoir admettre qu’il faut souvent des coups durs pour nous forcer à réfléchir et surtout à revenir à l’essentiel. Mais il n’empêche que je ne parviens pas à saisir la raison pour laquelle Maman a commis un tel acte. Il faut que je l’explique. Je me fais la promesse de comprendre ce qui l’a poussée à vouloir mourir. Je retourne toutes les hypothèses dans ma tête, livrant une bataille acharnée contre le sommeil. Je pense à un complot : des gens sont venus pour lui ôter la vie, des voyous. Mais je ne comprends pas pour quelle raison ils n’ont rien volé. Ou alors il s’agit d’une erreur de manipulation, elle a voulu prendre un cachet et sans le faire exprès elle a avalé le tube. Je ne crois pas un seul instant qu’elle ait voulu se tuer. Même s’il faut admettre que ces derniers temps, elle n’était pas dans son assiette. Je ne peux pas m’y résoudre, elle nous aurait laissés une lettre, un mot pour s’expliquer ! Mes yeux se ferment tout seul. Finalement je dépose les armes, au bout de plusieurs heures, ma fatigue l’emporte. Je me réveille le lendemain avec le net sentiment de sortir d’un long cauchemar. Papa n’a pas souhaité nous réveiller. Il est 10 heures. Je le trouve dans la salle à manger en train de fouiller dans une boite. Une poignée de lettres est étalée sur la table. Il en lit une. Il sursaute en m’entendant arriver et bredouille quelques mots pour m’inviter à prendre un petit déjeuner. Il a appelé l’hôpital, l’état de Maman reste stationnaire. C’est déjà ça. Je me force à manger pour tenir le coup et surtout pour Maman. Quentin et Charline dorment encore. Papa semble ne pas avoir fermé l’œil de la nuit. J’ai le désagréable le sentiment d’avoir un étranger en face de moi. Mon père a l’air d’un autre. Il me regarde d’un drôle d’air. Je ne sais pas comment la journée s’est passée. Je me souviens que j’ai attendu que Papa sorte pour retrouver la boite et lire les lettres. Mais ne suis pas parvenue à mettre la main dessus. Il l’a certainement cachée. Je sens poindre en moi une colère sourde. Je ne supporte pas l’idée qu’il veuille nous mettre à l’écart, nous dissimuler des informations. Il nous renseigne juste au sujet de l’état de Maman : stationnaire. Le week-end fut le pire de ma vie. Nous n’avons jamais été qu’avec mon père. Et d’un coup, je n’envie plus toutes mes copines aux parents séparés. Je n’ose pas questionner Papa. Pourtant, j’ai besoin de savoir. Je vais jusqu’à interroger Quentin. Il ignore tout. Il s’est raccroché à l’expectative de son bac comme à une bouée de sauvetage. Cela lui évite de réfléchir. Quant à Charline, elle est égale à elle-même, parfaite. Nous allons rendre visite à Maman tous les soirs. Ça devient presque naturel. Même Charline semble s’habituer à cette nouvelle vie. Elle ne pleure que le soir avant d’aller se coucher. Papa m’inquiète presque plus que Maman. Il blanchit, il maigrit, visiblement il ne comprend pas plus que moi ce qui a poussé Maman à avaler ces pourritures de médicaments. Parfois je le surprends, assis dans le fauteuil, pensif. Mais la plupart du temps il est en action. Il veut que nous ne manquions de rien et il a refusé que ma grand-mère vienne lui filer un coup de main. Tant mieux ! Nous n’avons pas besoin de ses sarcasmes. Elle n’a jamais trop aimé maman. «- Comment une femme peut-elle renoncer à toute gloire professionnelle pour élever trois morveux ? » Voilà ce qu’elle a un jour osé demander à mon père. J’étais là. Il faut dire que ce jour là j’étais d’accord avec elle, même si je n’appréciais pas trop qu’elle nous traite de morveux. Mais aujourd’hui les choses sont différentes. Enfin, je crois. Papa est très préoccupé. Je veux savoir ce qui le tourmente, mais je sens bien qu’il cherche à éviter toutes les conversations sérieuses. Quand puis-je trouver le moment adéquat pour lui parler ? Et surtout que dois-je lui dire ? Papa a pris des congés, mais il s’absente de temps en temps de la maison sans jamais fournir d’explications. J’ai peur qu’il n’attente à son tour à ses jours. Cela fait déjà une semaine que Maman a eu ce que tout le monde convient d’appeler « un geste malheureux. »Je regrette de ne pas devoir aller voir ma psy. Je n’aurais jamais imaginé qu’une chose pareille pouvait arriver. Je me sens seule. Je n’ai rien raconté à mes amies. Je leur ai dit que ma mère avait eu une opération et que le réveil ne se passait pas bien. Je ne veux pas qu’elle me juge, encore moins qu’elle la condamne. Et puis elles ne comprendraient pas. Je me rends compte que se sont de vraies gamines stupides et capricieuses. Elles sont à mille lieux de mes préoccupations. Heureusement pour mon bulletin scolaire, nous ne sommes plus qu’à une semaine des vacances de Noël. Noël, comment allons-nous pouvoir survivre à ce moment que Maman rend tous les ans magique ? Cela fait aujourd’hui neuf jours que Maman est plongée dans un profond coma. Rien ne permet pour l’instant de dire si elle va s’en sortir ou non. Je redoute que les médecins ne soient pas honnêtes à notre égard. Peut-être vaut-il mieux qu’elle ne revienne pas. Je ne veux pas avoir une mère handicapée. Je fais tous les soirs le même rêve étrange. Je vois Maman assise et je vois un homme surgir d’un fourré et se jeter sur elle pour la poignarder. Je me réveille à chaque fois en nage et je reste le reste de la nuit hagard ; les yeux dans le vide. Je monte dans la voiture, nous allons rendre visite à Maman. C’est devenu une sorte de rituel quotidien. Les infirmières ont l’air d’avoir le sourire. Je sens que l'on va nous apprendre une bonne nouvelle, même si je n’ose pas y croire. Nous entrons dans la chambre, il y a trois personnes. Un médecin en blouse blanche et deux grands gaillards aux mines patibulaires. Ils semblent nous attendre. Je n’aime pas voir tous ces hommes regarder ma mère. Nous entrons. Je suis étonnée de voir que mon père n’a pas l’air surpris de voir ces deux bonhommes, il a même l’air de les connaître. Le médecin prend papa à part. Je n’entends pas ce qu’il lui dit, mais je tiens à rester sur ma bonne impression. Les deux hommes me font des sourires. Encore des pervers. Je ne veux pas de leur pitié. Quentin et Charline ne semblent même pas réaliser la présence de ces intrus dans la chambre de Maman. Ils commencent vraiment à m’inquiéter, ils ont l’air complètement déconnectés…Papa hoche la tête. Il n’a même pas le temps de nous parler que les deux hommes l’invitent à le suivre à l’extérieur. Je suis sûr que se sont des flics. Je sens l’embrouille. Je suis de plus en plus persuadée que l’on a voulu empoisonner Maman. On a toujours pas retrouvé une explication de sa part. Je suis persuadée qu’on lui a fait du mal. On l’a forcé et ces deux hommes mènent l’enquête…. C’est clair comme de l’eau de roche. D’un coup, ils me paraissent beaucoup plus fréquentables…Mais pour quelles raisons veulent-ils entendre mon père ? . Nous aussi nous pourrions les aider. J’ose espérer qu’ils ne le soupçonnent pas…Jamais il ne ferait le moindre mal à ma mère. Il l’aime trop pour ça. C’est évident. Papa est enfin de retour dans la chambre. Il nous regarde tous les trois. Je me demande ce qu’il pense. Charline est en train de raconter à Maman ce qu’elle a fait de sa journée. Elle exagère parfois, elle lui dit même ce qu’elle mange. Quentin est assis sur un fauteuil. Il se repose le cerveau. Il ne sort plus voir ses potes. A la maison, il passe son temps à étudier comme un malade. S’il n’a pas son bac avec mention Très Bien…Je…eh puis, après tout, je ne fais rien du tout. Ce n’est pas mon problème. Je ne suis même pas sûr d’obtenir un jour mon brevet… Papa embrasse Maman sur le front. Il a vraiment l’air bizarre. Il est 19h30, je sens mon estomac qui gargouille. Nous devrions déjà être à la maison. A présent il s’assied sur le bord du lit. Charline s’est tue. Ce n’est pas trop tôt. Elle nous saoule. La poitrine de Maman se soulève inlassablement, à un rythme d’une régularité effrayante. Rien ne semble pouvoir perturber son sommeil. Papa regarde le bout de ses chaussures. Nous n’osons ni bouger, ni parler. On ne sait même pas ce que l’on attend. J’aimerais demander à mon père ce que lui a dit le docteur, ce que lui voulaient les deux hommes, qui ils sont, mais je n’ose pas. Je sens qu’il a besoin de reprendre ses esprits. Il a l’air de vouloir parler mais les mots ne parviennent pas sortir de sa bouche, ils se heurtent à ses dents comme des condamnés derrière une grille. Ces mots-là sont destinés à nous faire mal. Je le sens. Un pressentiment fort que je m’imagine comme une terrible bête noire qui vient de s’installer à l’intérieur de moi, qui me ronge doucement et qui grossit considérablement. J’ai envie de vomir. Quentin semble ne pas être là, Charline ne comprend rien. Le silence à l’intérieur de la chambre devient assourdissant. J’entends des bruits de pas dans le couloir. J’aimerais tellement qu’une infirmière rentre et nous fasse sortir pour faire la toilette à Maman ou pour je ne sais quelle raison. «- Mes enfants » Papa prend la parole. Il semble souffrir atrocement. Visiblement chaque mot lui coûte. «- Ces derniers temps ont été terriblement éprouvants pour vous. Il faut que vous soyez forts. » Je ne comprends rien à ce qu’il ajoute dans un murmure. Quentin se met soudain à hurler. Je le croyais absent et bien non, mon grand frère a réintégré brusquement son corps et il crie. Ses appels ne s’impriment pas dans mon cerveau. Je les perçois comme des aboiements lointains, tantôt menaçants, tantôt plaintifs. Du personnel hospitalier s’est engouffré dans la chambre. Ils ont attrapé mon frère. Mon père n’a pas cillé. Je crois que s’il se levait, il tomberait aussitôt. Pour ne pas innover, Charline pleure. Je reste muette. Je sens que je vais le rester longtemps. Je crains d’avoir compris ce qu’il se passe. Le médecin de tout à l’heure n’était pas là pour nous apporter une bonne nouvelle…Ils pensent déjà à débrancher Maman…J'imagine qu'ils attendent que nous nous sentions prêts. Je suis sûre qu’ils vont vouloir récupérer ses organes, découper Maman. Peut-être vont-ils nous prétendre que ces dons rendront la situation moins insupportable. Mais rien ne pourra nous rendre cette situation supportable, rien…J’ai envie de hurler et puis plus rien, le trou noir. Je me réveille quelques minutes plus tard. Au-dessus de moi une infirmière moustachue cherche à me rassurer en me caressant doucement le front. Je me fous de ce qu’elle me raconte, je veux juste rentrer à la maison avec Maman. Nous finissons tous les quatre par je ne sais quel miracle à rejoindre la voiture. La voiture semble se diriger toute seule. Je suis dans un tel état que je ne perçois même pas le danger. Papa a l’air d’avoir bu. La voiture se pose devant la maison. Heureusement qu’elle connaît le trajet. Nous sortons. Je suis persuadée que nous devons avoir l’air de morts-vivants. Personne ne vient nous demander comment va Maman, comme-ci les gens pensaient que le coma était une maladie contagieuse. Je me dirige directement dans ma chambre, je me couche et je m’endors. A deux heures du matin, j’ouvre en grands les yeux. Je suis tout habillée sur mon lit. J’entends des voix qui proviennent du salon. Papa et Quentin sont en train de discuter. Je perçois des bribes. « Maman » « Machine » « Euthanasie » C’en est trop. Je me lève. Aucune décision ne sera prise sans moi. A mon arrivée, ils se taisent. Je m’assieds. Et je lance papa sur un tout autre sujet : «- Papa… - oui, ma chérie - Que te voulaient les policiers tout à l’heure ? » Il hausse les épaules ; il les avait visiblement complètement oubliés, mais il ne contredit pas mes dires. Je sens que j’ai vu juste, j’insiste : « Ils ne veulent quand même pas t’arrêter ? -Pourquoi veux-tu qu’ils m’arrêtent ? » Là il n’a pas tort. Mais bon, ma mère me semblait aller très bien, elle s’est suicidée. Je le crois parfaitement honnête, mais…enfin je ne sais plus rien. Je ne me fierai plus jamais à mon jugement sur les gens et les situations. En l’espace de quelques secondes j’échafaude toute une histoire. Maman est peut-être tombée par hasard sur un réseau de truands, ils sont ensuite venus pour la tuer. Mais oui, ça paraît évident. C’est comme pour Marilyne Monroe, c’est un complot. J’hésite à soumette ma thèse. Mon père et mon frère ont l’air d’avoir l’esprit tout embrouillé. Papa propose que nous allions tous nous coucher pour parler de tout ça demain à tête reposée. Tout ça, tout ça, il en a de bonnes, je n’ai même pas pu prendre part à leur conversation. Je n’ai pas le temps de protester, ils sont déjà debout et se dirigent chacun dans leurs chambres. Je suis leur exemple. Je sens mes paupières très lourdes. Au réveil, je repense à ma dernière théorie. Je suis de plus en plus persuadée que ma mère n’a jamais voulu se donner la mort. Aucune mère digne de ce nom ne commettrait un tel acte. Une mère s’est responsable et puis ça va toujours bien, c’est bien connu ! Je me sens beaucoup mieux depuis que j’ai trouvé cette explication. Je lui en voulais un peu et là…je la vois comme une héroïne de romans noirs. On nage en plein thriller. Ça a quelque-chose d’excitant. Je me rends à la cuisine pour prendre mon bol de lait. Charline tente de mâcher un bout de pain de mie détrempé. Il a l’air d’être encore trop dur. Elle se force à manger. Je suis sûre qu’elle le fait pour faire plaisir à maman. J’aimerais lui parler pour pouvoir la rassurer, mais elle est encore trop jeune. Elle risquerait de ne pas comprendre. Je suis d’une humeur exquise, je vais jusqu’à proposer à Charline de repasser son bol au micro-onde. Pas besoin d’être Sherlock Holmes pour deviner qu’il est froid. Elle me fait signe de la tête que oui. Ça fait du bien de ne pas l’entendre babiller comme à son ordinaire. Je me demande si Papa dort encore. Comme si elle avait entendu ma question, Charline m’explique qu’il lui a préparé sa tartine et qu’il est parti pour une affaire urgente. Je jubile. Je suis sûre qu’il est convoqué au commissariat comme témoin privilégié. Il va sûrement paraître dans le journal. Je me sens fière. Je n’ai pas encore pu réunir tous les éléments, mais je sens que le brouillard sur cette sombre affaire va bientôt se dissiper. Je trouve ma dernière formule plutôt bonne…Tiens, tiens… et si plus tard je devenais journaliste ! Cette dernière idée achève de me mettre tout à fait d’excellente humeur. Je déjeune de bon appétit. Quentin arrive soudain. Il a les yeux cerclés de rouge. Je sens qu’il a beaucoup pleuré. J’aurais du lui livrer ma thèse hier soir, il aurait passé une meilleure nuit. Je me propose de le servir, il affirme qu’il n’a pas faim. Ça ira mieux ce midi lorsque j’aurai pu livrer les conclusions de mon raisonnement. Pour l’heure, je vais ranger ma chambre qui en a grand besoin. Je déborde d’énergie. Je veux tout classer pour le retour de Maman. Je ne veux pas croire que c’est fini, ce n’est pas possible. Puis comme il est encore tôt, je m’attaque à la salle à manger. Je ne me suis jamais montrée si efficace, je fais même le dessous des meubles. J’aperçois un morceau de papier sous le bahut. Je pense d’abord à une liste de courses, mais le format me paraît excessif. Je m’en saisis. Mes mains tremblent comme ceux d’un parkinsonien. C’est l’écriture de Maman. C’est une lettre de sa main. Mes chers enfants, Vous êtes les seuls êtres au monde que je vais regretter. J’écris cette lettre et je réalise que vous me manquez déjà. Je vous demande juste d’essayer de me comprendre et si un jour vous le pouvez de me pardonner. Je suis fatiguée. Fatiguée d’être une femme parfaite, avenante, prévenante, efficace, compréhensive, une épouse fidèle et dévouée, une mère attentive. Cela fait bien trop d’années que je me mens. Rien ne va plus entre votre père et moi. Je vous demande de ne jamais rien lui reprocher. Je vous ai trop étouffés. Je vous rends votre liberté. Surtout à toi Marion. Pardonnez-moi mais je ne supporte pas de ne pas avoir la vie que j’ai mise dans d’années et d’acharnement à chercher à construire. Votre Maman qui vous aime pour toujours Je m’assieds, je lis et je relis cette lettre 5 fois, 10 fois…Je cherche un code, je la retourne. Je suis persuadée qu’elle a écrit ces mots sous la menace d’une arme. Son écriture ne paraît pas sûre, ses lettres sont mal dessinées. Et puis ça ne tient pas debout, elle n’avait pas besoin de se tuer pour nous rendre notre liberté. C’est ridicule. Je n’ai jamais voulu cela. J’ai envie de faire disparaître ce courrier. Si elle s’est tuée seule, je suis une des principales responsables de son geste. Et si on l’a aidée, ce que je persiste à penser, cet écrit risque de malmener ma théorie et dans ce cas les agresseurs de maman auront obtenu gain de cause. Je ne sais pas ce que je dois faire ni à qui je peux en parler. C’est tellement important. Quentin me voit assise, il court vers moi. Il a senti quelque-chose. Il me prend la lettre des mains. D’habitude je me serais révoltée, mais là, je ne dis rien. Il n’y a rien à dire. Je vais le laisser lire, je lui soumettrai ma thèse ensuite. Quentin repose la lettre sur la table, il me regarde les yeux pleins de larmes. Il n’a l’air de ne plus rien ressentir d’autre que de la détresse. Je ne lis aucune colère dans ses yeux, juste du désarroi. Ce frère qui m’a toujours tellement énervée, j’ai soudainement envie de me jeter dans ses bras, de le serrer, de le réconforter. Si ma pudeur et mon orgueil ne me l’interdisaient pas je m’y jetterais comme un naufragé sur son canot de sauvetage. Charline choisit cette seconde là pour entrer. Elle a vraiment un don pour arriver au meilleur moment. Elle nous regarde, l’un en face de l’autre sans aucune expression lisible sur nos regards. Elle jette un coup d’œil sur la table et soudain je la vois se diriger, saisir la lettre comme si elle savait déjà ce qu’elle contenait et la tendre à Quentin pour qu’il lui lise. Il s’exécute. Elle l’écoute avec une avidité terrifiante dans le regard. On dirait qu’elle absorbe ses paroles. Très digne, elle lui arrache le papier des mains et se met à le bercer contre son cœur, sans verser une seule larme. Quentin et moi on ne réagit toujours pas. On attend. Je me sens en osmose avec mon frère et ma sœur. C’est absolument monstrueux de devoir admettre qu’il faille de pareilles circonstances pour se serrer les coudes. J’entends le portail grincer, Papa est de retour. Il ouvre et nous trouve tous les trois autour de ce bout de papier comme des indiens autour d’un totem qui attendent la pluie de l’arrière-saison. A voir la tête de notre père, la nôtre sera froide, voire acide. Lui aussi se dirige vers la lettre sans même nous dire bonjour. Cette cursive exerce un magnétisme invraisemblable sur nos personnes. Elle n’a pourtant rien de particulier vu de l’extérieur. Il la lit et la froisse avec colère : «- Foutaise ! » Nous sommes tous les trois abasourdis. Froisser ce courrier c’est comme insulter Maman. Je sens monter en moi une haine dévastatrice. «-Tu n’as pas le droit de toucher à cette lettre ! Elle ne t’est pas destinée. Je suis certaine que Maman s’est fait du mal à cause de toi ! » Je me tiens la joue en pleurant. Je viens de me prendre la gifle la plus magistrale que l’on puisse imaginer. Papa se tient la main. Il n’a pas le temps de regretter son geste que Quentin se met à son tour à l’invectiver. «-Tu crois que tu vas réussir à tous nous faire taire en tapant ! Je crois que tu n’as pas choisi une méthode efficace. La vérité éclatera, que ça te plaise ou non. D’ailleurs qu’est-ce qui nous dit que tu ne tapais pas Maman lorsque nous étions couchés ? Tu ne pourras pas nous faire taire, tu entends ! Tu ne le pourras pas ! » Je suis tellement abasourdie que je ne soutiens même pas Quentin. Je découvre mon père sous un autre jour. Jamais je ne l’aurais cru capable de lever la main sur l’un d’entre nous et encore moins sur moi. Je cours vers Charline, je la saisis dans mes bras comme pour la protéger. Visiblement offusqué par cette coalition, mon père quitte la pièce. Nous nous retrouvons tous les trois, debout autour d’une lettre froissée, comme d’autres seraient autour d’un feu de bois. Mais ce feu nous glace au lieu de nous réchauffer, il n’a rien de réconfortant ou de chaleureux, il nous torture. Il faut se ressaisir, organiser un plan de bataille. Pour le moment nous sommes trop secoués pour réfléchir efficacement. Mon père est devenu notre ennemi n° 1. Du coup ma théorie du complot est morte, écrasée dans l’œuf. Par sa lettre Maman nous rend tous plus ou moins coupables de son geste. Nous aurions du nous apercevoir qu’elle n’était pas heureuse. Mais c’est Papa le plus coupable. Après tout, c’est lui son mari. Il n’était quasiment jamais à la maison. Sous prétexte de nous payer de belles vacances, on le voit que très rarement. Il rentre toujours tard le soir, passe sur des chantiers le week-end sous prétexte de nous faire faire une balade… Seul son métier compte. Ma pauvre petite Maman, tu ne pouvais pas lui parler. Et moi, je ne trouvais rien de mieux que de t’envoyer paître sans cesse. Je préférais Papa, parce qu’il me laissait plus tranquille…Pardon, pardon… Je passe la pire journée de toute mon existence. J’ai regardé tous les albums photos, je vois maman y sourire, ça me fait autant de bien que de mal. J’observe les attitudes de Papa. Il est plutôt distant quand on regarde bien. On le voit rarement à côté de Maman. Bon, il faut dire que c’est souvent lui qui prend les photos…Mais quand même, ça me laisse perplexe. Comment ai-je pu être aussi aveugle ? Maman, reviens, je t’en supplie. On peut refaire notre vie sans Papa. Je ne te ferai plus de comédie pour que tu me laisses prendre le bus avec mes copines… Je n’arrive même plus à pleurer. Charline et Quentin se sont tous le deux enfermés dans leurs chambres. Personne ne comprend réellement. En réalité, nous nous sentons tous coupables. Comment accepter de vivre avec notre père, sachant qu’il est le bourreau de votre mère. Nous sommes aussi condamnables que lui puisque nous n’avons rien vu. Nous aurions du voir qui il était réellement, un monstrueux égoïste, un cogneur. Le soir nous nous réunissons tous les trois. Papa n’est pas rentré de la journée. Nous ne sommes pas inquiets pour autant, au contraire, ça nous soulage. Nous devons faire tout notre pouvoir pour le faire tomber, mais selon Quentin cela comporte une part de risque. Il préférerait que nous attendions qu’il est passé son bac, car il se peut que nous soyons tous les trois inculpés pour complicité. Ça nous fait peur, mais moins que de ne pas révéler la vérité. D’un commun accord nous décidons de demander le plus rapidement possible un placement dans un foyer d’accueil. Il faudra que l’on se renseigne sur Internet pour trouver la procédure à mettre en place. Mais il se fait tard. Charline accepte toute nos propositions. Néanmoins je sens qu’elle n’en veut pas plus à Papa qu’à Maman. «-On va voir Maman » Elle a raison. Pour le moment, l’essentiel, c’est de pouvoir nous rendre à l’hôpital. Nous décidons de nous y rendre en bus. Le problème c’est pour le retour, il n’y en aura plus. Pour rentrer, il nous faudra prendre un taxi. Nous faisons nos fonds de poche, nous avons tout juste de quoi payer l’aller, en revanche nous ne possédons pas suffisamment pour le retour. Charline nous rassure en nous disant que Papa sera sans doute là-bas et qu’il nous ramènera. Je m’insurge : «-Hors de question de rentrer avec lui. Je ne veux pas le voir avec Maman. » Quentin me fait signe de me calmer. «-Pour le moment, il faut trouver de l’argent au cas où il n’y serait pas. » Il n’en dit pas plus, il n’a jamais été bavard de toute façon. Jusque là ça ne me dérangeait pas… Il est plutôt comme Papa, taciturne. C’est Maman qui dit ça. Mais là j’aurais aimé qu’il parle davantage. Enfin, le fait de se taire ne l’empêche pas d’agir, au contraire. Il décide d’aller fouiller dans la chambre des parents qu’il nomme désormais « l’antichambre de l’enfer » pour trouver du liquide. Nous comprenons mieux désormais pourquoi papa a tenu à ce qu’ils aient une aile parentale en choisissant la maison. Nous sommes tous les trois à l’étage et eux en bas. Du coup nous n’avons jamais rien entendu, jamais rien suspecté non plus. Pendant que Quentin cherche de l’argent, je m’accuse de ne pas avoir su aider Maman. Je n’ai jamais pris le temps de la comprendre. Je l’ai toujours vue comme un obstacle à mon épanouissement personnel et elle pendant ce temps, elle souffrait. Si ça se trouve, je ressemble à mon père. Quelle horreur ! Je suis tirée de mes réflexions par un cri de Quentin qui nous exhorte à venir le rejoindre. Arrivée dans la chambre je le vois en train de lire une lettre qu’il a tirée d’une boite. J’ai déjà vu Papa avec. Quentin a l’air totalement retourné. Il me regarde : « Je ne sais pas si je dois te dire ce que contiennent ces lettres Marion. » Je me précipite et j’en lis une. Elle est écrite à l’ordinateur en police « Times New Roman », jusque là rien de bien extraordinaire. Le contenu en revanche l’est davantage : Grosse pute, tu vas crever. Tu as voulu m’empêcher d’approcher ta fille, tu vas le regretter. S’en suit toute une liste d’injures. Aucune signature, mais je crains de deviner qui est l’auteur de ces lettres : Jean-Yves. Mon cinquantenaire du Net. Je fais mine de ne pas comprendre, j’en prends une autre : Alors ma belle, si tu ne veux pas que je m’occupe de ta fille, peut-être est-ce parce que tu veux que je m’occupe de toi… Je cesse ma lecture, s’en est trop pour moi. Si seulement j’arrivais à pleurer. Tout est de ma faute. Ce malade a tué ma mère parce qu’elle ne le laissait pas s’approcher de moi. Il est vrai que je lui avais raconté que j’avais envie de sortir avec lui et que seule ma mère m’en empêchait mais je n’aurais jamais cru que cela pouvait aller aussi loin. Je ne pouvais plus communiquer avec lui puisque j’étais privée d’Internet. Pourquoi Papa ne nous en a pas parlé ? Mais alors Maman s’est-elle suicidée seule ou ? Quentin me regarde sévèrement. Charline a pris une lettre mais elle ne sait pas lire. De toute façon, même si elle savait lire, elle ne comprendrait pas. Elle n’a jamais été mise au courant de mon histoire, Maman ne souhaitait pas la perturber. Je me sens très très mal. Tout cela est donc bel et bien de ma faute. Je ne veux pas y croire. Je me lève : «-Je suis sûre que Papa a écrit ces lettres lui-même pour trouver un autre coupable. » Et je pars en claquant la porte derrière moi. Quentin me rattrape, je sens qu’il a à la fois envie de me disputer et de me consoler. Heureusement pour moi il opte pour la seconde possibilité : «-Marion, sois raisonnable, ce n’est pas de ta faute ; ne te tourmente pas, je suis persuadé que Maman va s’en sortir.» » Je me mets à hurler, je voudrais pouvoir tuer ce type de mes propres mains. Je cours dans la bibliothèque, je prends le modem et je l’arrache. C’est de la faute de ce maudit Internet si ma mère va mourir. Si seulement j’avais étudié au lieu de faire l’imbécile. Je ne pourrai jamais vivre avec un tel poids sur la conscience, ce n’est pas possible. Ma famille me verra toujours comme la seule fautive. Je veux mourir. Papa choisit ce moment pour rentrer, il est accompagné de deux policiers en uniforme. Il fait comme ci il ne nous voyait pas, il se dirige vers sa chambre. Il vient visiblement chercher la boite. Il retrouve Charline sur le lit en train de tenter de déchiffrer une des lettres. La boite est ouverte, les lettres sont étalées sur la couette. Nous nous sommes approchés avec Quentin. Je vois Papa qui rassemble les lettres et qui les met dans la boite avant de la tendre aux deux enquêteurs. «-Voilà le reste. J’espère que ça vous sera utile. » Ils nous saluent et repartent comme ci de rien. Cette fois, j’évite d’échafauder des hypothèses. Je me sens trop mal. Papa nous demande de le rejoindre à la table de la cuisine. Je n’ai pas très envie d’y aller mais ce n’est pas le moment de faire la maline. Nous nous asseyons un peu honteux d’avoir osé douter de lui. «-Je pense que je n’ai plus besoin de vous expliquer la situation. Apparemment vous avez trouvé la clef de l’énigme. Votre mère a été victime d’un malade que Marion avait rencontré sur le Net et à qui elle avait gentiment donné notre adresse. J’aimerais pouvoir me justifier ou tout du moins m’expliquer mais je ne parviens pas à parler. Je voudrais au moins pouvoir m’enfuir, mais je me sens coincée sur cette chaise comme le prisonnier sur la chaise électrique. Si seulement je pouvais mourir maintenant. Et en même temps, je ne veux pas mourir sans tout comprendre et puis pour le moment, rien ne prouve que c’est Jean-Yves qui lui a fait du mal. Peut-être que les lettres ont juste contribué à réveiller le malaise qui sommeillait en Maman. « -Pour répondre à une question que tu m’avais posée Marion, ceci explique la présence de deux policiers dans la chambre de Maman la dernière fois. Ils ont voulu savoir avec quel médicament elle a été empoisonnée. » Je ne suis plus sûre de vouloir savoir. Je secoue la tête comme un martyr qui cherche à amadouer ses bourreaux. Mon père reste imperturbable. Apparemment ça le soulage de parler. Je ne peux pas en dire autant pour moi. «-Cela faisait des semaines que cet homme laissait des courriers dans la boite aux lettres. Maman ne m’en avait pas parlé. Certainement avait-elle le souci que je me mette en colère après Marion. En fait, je ne comprends pas qu’elle ait pu ne pas me parler de tout ça. J’ai su quelle avait été à la gendarmerie pour porter plainte. Mais personne n’avait donné suite. Apparemment, elle avait cherché à minimiser la gravité de ces courriers. Les gendarmes ne s’étaient donc pas inquiété. Ils l’avaient mis en garde. Si elle l’apercevait rôder autour de la maison, elle devait immédiatement les en avertir. Ce qui explique que la voisine aie trouvé le téléphone décroché. » Je baisse les yeux. Jusqu’où peut-aller l’amour d’une mère ? «-Ce monsieur s’était mis en tête de rencontrer Marion coûte que coûte. Il est actuellement entendu au commissariat. Les lettres que les deux policiers sont venus chercher permettront de mieux le confondre. Je ne veux pas que vous vous sentiez coupables, pas même toi Marion. Nous sommes tombés sur un malade. Moi-m&ecir
Tu regardes partout
Tu ne vois que des trous
Ta vie est un champ de mines
Tu déprimes
Tu te dis que tout est fini
Tu veux en finir aujourd’hui
Mais rien ne vaut la vie
Non rien ne vaut la vie
Tu n’aurais jamais imaginé
Que tu viendrais à y penser
A ce geste désespéré Te supprimer
Pourtant ce soir on y est
Çà y est tout est prêt
Tu n’as plus qu’à appuyer
Es-tu vraiment sûr de ne plus vouloir te réveiller
Tu te dis que tout est fini
Tu veux en finir aujourd’hui
Mais rien ne vaut la vie
Non rien ne vaut la vie
C’est vrai cela semble impossible
Tu as le sentiment De n’être plus qu’une cible Une boite de médicaments.
Je voudrais juste que tu saches Que tant que tu respireras
La flamme de l’espoir restera en toi
Es-tu vraiment sûr de ne plus vouloir te réveiller ?
Tu te dis que tout est fini Tu veux en finir aujourd’hui
Mais rien ne vaut la vie Non rien ne vaut la vie
Ta vie peut-être chamboulée Le souvenir peut-être effacé L’injustice réparée
Ne cède pas Tu as quelque-chose à faire ici-bas
Et la première qui compte c’est que tu y crois
Es-tu toujours sûr de ne plus vouloir te réveiller ?
Dis-toi bien que rien n’est fini Tu peux recommencer ta vie
Oui rien ne vaut la vie Non rien ne vaut ta vie. Hodélia
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